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À quoi rêve le lapin

Pour faire une trêve

10-05-2007

J’écrivais tout à l’heure à François qui se trouve actuellement dans le Vaucluse, l’admiration que je porte au photographe Denis Brihat, qui habite sans doute toujours là-bas à Bonnieux.

Cet homme-là a consacré sa vie quasiment, à photographier à la chambre grand format des végétaux : les légumes de son jardin, oignons, potirons, pétales de tulipes, et les tirer avec les alchimies les plus complexes et précieuses, de sels d’or, d’argent, de sélenium. C’était bien avant le laser et les imprimantes à jet d’encre...

J’ai eu la chance de croiser Denis il y a presque vingt ans. J’apprenais le tirage chez ses voisins, Jean Pierre et Claudine Sudre, artistes aussi dont le talent, comme celui de Brihat, n’avait d’égal que la simplicité et la modestie. Il apportait quelques laitues pour le déjeuner et j’en garde l’image d’un bon géant barbu, en salopette rayée à la Coluche.

Le Lubéron à cette époque (mais c’était déjà la fin d’une époque) était peuplé à la suite de Willy Ronis, d’artistes hurluberlus et écolos avant l’heure. Parmi eux il y avait aussi Knud Viktor, un musicien passionné par l’enregistrement des sons naturels, surtout les plus infimes : le bruit de l’escargot croquant la salade, des pas de la fourmi, les vers à bois dans l’armoire. Il en avait fait une Symphonie du Lubéron (si quelqu’un l’a en disque, je suis preneur d’une copie).

Repensant à tous ces gens, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec l’actualité de ces jours-ci : la victoire insolente du fric, du paraître, de la vitesse, en regard de ces hommes d’un siècle passé mais pas depuis si longtemps, qui faisaient leur vie autour de la transparence d’une pelure d’oignon, la forme callipyge d’une poire, la cristallisation de solutions chimiques sur une plaque de verre, ou le fracas des vers à bois dans la porte de l’armoire. Et finalement arrivaient tant bien que mal à en vivre, et tous vivaient dans de belles maisons — (re)faites pour l’essentiel de leurs mains.

Une petite recherche Google sur Knud Viktor en particulier m’a mené sur cette page, qui présente quelques sons enregistrés par lui, dont l’incroyable rêve du lapin :

WAV - 50.5 ko

Je me le suis repassé plusieurs fois ; j’ai l’habitude des rêves du chien, où il n’est pas trop difficile d’imaginer qu’il poursuit un chat ou autre aventure extraordinaire de chien. Mais là, ce rêve de lapin me laisse songeur, et perplexe.

À quoi donc, peut rêver le lapin ? Voilà une question autrement plus essentielle, et importante, finalement, que les vacances de Sarkozy chez Bolloré, et c’est le genre de questions que peut-être, on ne se pose pas assez.

P.-S.

Edit, Octobre 2009 : un beau portrait de Knud Viktor