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Photo in, photo off

24-05-2007

J’ai été un fan de photo. Je ne pratique plus, car le numérique m’ennuie et je suis allergique à l’argentique — enfin, aux produits de labo, l’hydroquinone, l’hyposulfite et tutti quanti. Ça c’est la version officielle, la vraie raison est que je n’ai plus l’oeil, que la sensibilité, la mienne, s’est émoussée, comme un vieux film resté trop longtemps dans le boitier. En panne, quoi.

Mais je m’y intéresse toujours un peu. Ce matin, par exemple, j’étais curieux de découvrir la photo officielle du Président. Parce que je ne connaissais pas le photographe qui l’avait faite, alors que je connais un peu le travail des trois précédents : Bettina Rheims, Gisèle Freund, Jacques-Henri Lartigue (qui se désolait de n’être toujours, après 80 ans de vie créatrice tous azimuts, connu que pour sa photo de Giscard).

Je ne suis pas fan spécialement de Bettina Rheims mais respecte son travail. Elle a fait beaucoup de photo de mode et de nu, avec une personnalité puissante et sombre qui font qu’une
photo d’elle, est une photo de Bettina Rheims, avant d’être une photo de mode ou de nu. C’était un choix étrange de la part de Chirac, je pense qu’une éventuelle amitié avec le papa (Maurice Rheims, critique d’art et conservateur de musée) a pu jouer. En tout cas c’est photo qui tranche dans la production de Bettina, où sa griffe est invisible. Il est vrai qu’on n’imagine pas trop Chirac en bas résille et porte-jarretelles dans toutes les mairies de France. Mais dans la lumière du jardin, sans doute au matin, il paraît à l’aise.

Gisèle Freund, c’est un choix cohérent de Mitterrand, avec ce qu’il était et l’image qu’il voulait donner de lui. Freund était spécialiste des écrivains, célèbre pour ses portraits de Joyce, Virginia Woolf, Beckett... La bibliothèque s’imposait, mais de simple décor de fond pour De Gaulle et Pompidou, elle devient élément à part entière de l’image. Et plus encore que la bibliothèque, c’est le livre (les Essais de Montaigne) qui est mis en valeur. Il aurait choisi Le Prince que cette photo aurait été absolument parfaite... Anecdote, Gisèle Freund était quasiment aveugle à cette époque, le Leica n’est pas autofocus, la réussite de la photo n’est due qu’à son métier, son talent... ou la chance. C’est en tout cas, un beau portait.

Lartigue... J’ai une tendresse particulière pour Lartigue, même s’il était à son époque assez représentatif de cette jet-set que je critique à longueur de ces pages. Mais c’était dans les années folles, cette même société avait aussi produit Gerbault (qui la vomissait de toutes ses forces...) Pas grand chose de commun avec Johnny ou Loana. Et Lartigue a traversé son siècle avec une telle capacité d’émerveillement, devant les femmes, les cerfs-volants, les avions, les autos que c’est un personnage et photographe tout à fait attachant : un dilettante professionnel génial. Et j’ai passé des heures devant le portrait de Lartigue par Jeanloup Sieff, émerveillé par ce regard bleu de gosse, dans ce visage octogénaire. La photo de Giscard ? Elle était innovante, et collait avec l’image jeune et détendue que voulait donner Giscard au début de son septennat (il n’en reste plus grand chose...) Lartigue, à la fois bon bourgeois, et artiste toujours jeune et malicieux, était aussi un choix judicieux, d’autant qu’il n’était pas si connu à l’époque, tout au moins du grand public.

Mais Philippe Warrin, non, je ne le connaissais pas du tout. La radio et les journaux le présentaient comme le photographe des people, des minettes en string sur les plages du bout du monde (Loana, Karembeu), des soirées chic (au Fouquet’s, tiens) bref pas vraiment ma tasse de thé en matière de photo. Il y avait certainement quantité d’autres photographes ayant une œuvre plus personnelle derrière eux... Mais c’est aussi un choix cohérent avec ce que l’on connait désormais du président, ses goûts et ses amitiés. Et d’autre part tout le monde ne peut pas, comme Denis Brihat, passer sa vie à photographier des pelures d’oignon, et il faut bien gagner sa vie. Donc, pas de jugement, ni sur le photographe, ni sur la photo, photo de commande, classique, officielle, et pour tout dire un peu ch..., quand les précédentes avaient une certaine vie malgré les contraintes de la commande. Surprenante cependant, en ce qu’elle ne cadre pas du tout avec le côté hyperactif du personnage, et l’image qu’il a voulu donner de lui (boulot, portable, short, baskets) jusqu’ici. En plus, qu’on sait très bien par lui-même, que la culture en général et es bouquins en particulier c’est pas son truc au président, alors la bibliothèque... Il n’y a donc pas une salle vidéo, ou de fitness, à l’Élysée ?

Enfin je suis tout de même reconnaissant à M. Sarkozy, de n’avoir pas choisi comme photographe, l’immonde Lagerfeld, ce que je redoutais un peu et m’aurait interdit à jamais l’entrée dans toutes les mairies de France pendant cinq ans. Il est cependant peu probable que le couturier pseudo-photographe eût laissé passer la coupe du costume... alors que Sarko est un sportif, il est boudiné.

Au fait, pourquoi je vous parle de tout ça ? Parce qu’en cherchant la photo de Sarko, je suis tombé par hasard, sur une photo de Sophie Marceau, au festival de Cannes en 2005. Le festival de Cannes, vous pensez bien que c’est pas vraiment mon truc non plus. J’aime bien le cinéma, mais pas les paillettes et les discours sur les marches (sauf celui de Gene Kelly dans Singin’ in the rain : « dignity, always dignity » ). Mais la belle Sophie avait un sein à l’air, et j’ai pensé à la chanson de Julien Clerc qui parle, justement, des seins de Sophie Marceau. Donc j’ai cliqué sur la miniature, et appris qu’en 2005, la bretelle de la robe de Marceau avait glissé, dévoilant un sein. Ça a fait le tour du web, y’a sans doute que moi en France qui n’était pas au courant (faut dire que je débranche préventivement télé et radio, pendant toute la durée du festival).

Je ne sais pas quel paparazzi a fait cette photo. Marceau y fait un peu la tête, mais ça lui rend son humanité, restitue la femme derrière l’image trop lisse de l’actrice, et le sein, qui n’est plus celui d’une jeune fille, est encore beau. C’est certes une image people, mais vivante et sensuelle. Sur le coup ça m’a amusé sans plus, mais un peu plus tard je suis quand même revenu à cette photo (c’est pourtant pas les seins qui manquent sur le web).

Et finalement, je la verrais bien, cette photo-là, dans toutes les mairies de France. Mais pas dans la salle du conseil, où on ne va jamais. Là on peut laisser Sarko au garde-à-vous devant ses drapeaux et les reliures qu’il n’ouvrira jamais. Non, dans les bureaux, de l’état-civil, de l’urbanisme, tous ceux où on attend, où on s’emmerde, qui sentent le renfermé, et où vient parce qu’on ne peut pas faire autrement. Le sein de Sophie Marceau dans les bureaux des mairies, ça serait à la fois un hommage à la beauté et la féminité, et une sorte de un mandala pour méditer sur le temps qui passe, et la vanité des choses humaines.

(image alternative, laisser la souris un instant sur la photo)

P.-S.

Edit, Février 2009 : voir aussi la fille de d’Artagnan