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Trapp’ le chien

Matinée à La Rochelle

16-06-2007

C’est un jeu inventé par mes nièces, avec leur chien, un petit quelque-chose terrier, vous savez bien le genre de toutou qu’on voit sur les verres à whisky, un blanc un noir. J’ai oublié le nom générique, celui-ci est blanc et répond (quand il veut) au nom de Buzz.

Trapp’ le chien consiste à courir après le chien dans un espace fermé (jardin), jusqu’à le mettre au galop, le faire tourner en rond à toute vitesse autour de vous, et venir se placer sur la trajectoire du toutou. Le chien fait donc un écart, on crie très fort Trapp’ le chien et ça recommence. Tous les terriers du monde et les gosses de moins de 12 ans adorent ce jeu.

Toujours à la pointe du progrès et à la recherche d’expériences éthologiques et de sensations nouvelles, j’ai voulu enseigner Trapp’ le chien à notre Tintin, labrador vaguement goldenisé, mais authentique lourdaud de 40kg. Cet andouille de chien a bien compris la première partie de la règle du jeu, mais pas la seconde : au lieu de m’éviter il a continué à foncer sur moi, m’a percuté avec toute l’énergie cinétique dont il est capable. Je suis donc tombé lourdement sur le lourdaud avec torsion genou et cheville, et le jeu Trapp’ le chien est devenu pour moi synonyme, depuis deux mois et demi, d’Aïe mon jh’noilh. [1]

Au bout d’un mois j’ai fini par aller voir le toubib, lui ai raconté Trapp’ le chien. Pour lui c’était une petite entorse et m’a dit que ça devrait passer. Un autre mois, et autant d’Aïe mon jh’noilh que de marches d’escalier plus tard, j’y suis retourné, et donc il m’a suggéré une IRM, parce que sur une radio d’après-lui on ne verrait rien.

Donc, pris rendez-vous pour une IRM. Mais pas possible sans radio préalable. Donc re-toubib, et ordonnance pour une radio du genou. Le radiologue me demande ce qui m’est arrivé, je lui explique que c’est en jouant à Trapp’ le chien, etc. Il regarde les radios, me dit qu’il ne voit rien, qu’il faudrait plutôt une échographie ou une IRM. Justement je lui dis, j’ai déjà un rendez-vous parce que mon médecin pensait bien, qu’on ne verrait rien à la radio. La gaffe. L’homme de science me fusille de toute la hauteur de sa blouse blanche, en me jetant un « C’est très bien, puisque ces gens-là (sic) savent mieux que nous, allez passer votre IRM » qui m’a foutu par terre aussi efficacement que le chien. Sur le compte-rendu est écrit que j’ai fait une chute de vélo, il n’avait même pas compris la règle de Trapp’ le chien.

Et ce matin, donc, IRM. Je suis parti tôt parce que c’était à la ville, que je ne connais pas bien La Rochelle, que j’ai un sens de l’orientation proche de zéro, un peu de mal avec la lecture de plan, et qu’on m’avait bien dit d’être là 20 minutes avant l’examen, soit 8h20.

8h18 je me présente au cabinet de radiologie que je trouve fermé, c’était pas la bonne adresse. Zut, moi j’avais celle du siège social, mentionnée par l’annuaire, mais la machine est dans un autre quartier, du coup je suis en retard. Me pointe essouflé dans un autre endroit où on me dit que l’IRM c’est encore deux rues plus loin, mais que c’est pas grave parce que mon rendez-vous est à 11h40 et pas 8h40. Pourtant je suis bien certain d’avoir vu 8h20 sur mon agenda. [2] Mais finalement soulagé de ne pas avoir loupé le rendez-vous, sinon ça repoussait d’un mois au minimum.

Donc je repars en ville, achète une carte téléphonique pour prévenir la maison (parce que le portable est resté, comme d’habitude, éteint sur le coin du bureau), un pain aux raisins (parce que ce matin pas trop le temps de manger, et que j’étais décidé après restaurant hier soir et vision d’horreur dans le miroir de la salle de bain, à freiner un peu sur la gourmandise), et Libération (avec un supplément week-end sur papier glacé inepte, même pas bon pour les salles d’attente).

Dans un sens ça me fait un moment pour visiter le centre de La Rochelle. J’y étais venu quelques fois avec mon père étant gosse, mais jamais de ce côté-ci du port, toujours de l’autre, dans le quartier de la ville en bois, où étaient les ateliers de mécanique marine et les entrepôts. On allait voir les gros moteurs de bateau chez Fumoleau. J’ai le souvenir de machines monstrueuses, et de montagnes de bananes non moins étonnantes (mon frère a un peu les mêmes souvenirs, en plus précis). Mais il n’y a plus rien à voir dans la ville en bois qui n’a plus que le nom. Ensuite on allait à La Palisse, et la trouille délicieuse de s’enfoncer dans le long tunnel obscur de la base des sous-marins pour accéder au môle d’escale, malgré les panneaux d’interdiction : mais l’Ancien ne se sentait pas concerné, qui se considérait ici chez lui, peut-être pour être du métier et avoir navigué dans sa propre enfance sur le baliseur Charles Babin.
Le centre de La Rochelle, c’est joli comme architecture, mais les boutiques de fringues et de Rolex c’est pas mon truc vraiment et il n’y a que ça, avec les restos et les croissanteries, et un pain au raisin me suffit tout de même pour la matinée. Je renonce à l’espoir caressé un instant de rentrer à la maison avec un livre ou un CD et je reviens à la voiture lire Libé en écoutant Benoit Duteurtre.

11h20 miracle, je suis à l’heure, au bon endroit. On me fait remplir tout un questionnaire, non je n’ai pas de stimulateur cardiaque, non je ne travaille pas les métaux, non je n’ai pas (encore) de prothèse, oui j’ai eu un jour un éclat de métal dans l’oeil. En coupant le fil à linge il y a dix ans ça fait très mal.

Une secrétaire extrêmement enceinte me conduit dans une cabine où on me repose les mêmes questions, et je raconte en slip Trapp’ le chien au manipulateur radio (un barbu sympathique, mais j’aurai préféré une demoiselle). Je passe dans la machine infernale, manque de m’y endormir (ce qui m’arrive à chaque fois que je décide de me relaxer volontairement) et attends le verdict du spécialiste. D’abord, il me demande ce qui m’est arrivé et je réexplique Trapp’ le chien, en écourtant un peu parce que je commence à en avoir marre de répéter la même chose à toutes ces blouses blanches, habillé ou en slip.

Il me demande où j’ai mal (oui, pile là où vous appuyez, aïe mon jh’noilh) et me dit que non, il n’y a pas de lésion, un petit épanchement et une bonne tendinite, ça devrait passer tout seul.

À la lecture du compte-rendu, je suis tout de même assez fier d’avoir subi sans broncher une séquence en densité de proton dans les 3 plans de l’espace avec saturation de graisse (demain, régime), séquence T1 écho de spin dans le plan sagittal, axiale et coronale T1+ gadolinium + fatsat. Tout ça pour 69 euros dis donc, c’est une affaire. Avec en prime, un CDROM qui ne fonctionne pas sous Linux mais je peux quand même voir les photos.

Je vous passe les détails techniques puisque vous connaissez déjà le principal ; sachez simplement qu’il n’y pas de lésion visible du PAPI, ni de lésion visible du PAPE. Et ça, c’est une bonne nouvelle pour le PAPI (je m’en vais lui téléphoner ce soir pour le féliciter) et aussi pour le PAPE avec lequel j’ai moins de relations affectives mais je suis néanmoins content pour lui.

Tout ça à cause de ce lourdaud de Tintin...

Notes

[1Expression poitevine jusqu’ici attribuée dans la famille, exclusivement à l’arrière grand-mère Mémé Canne (je crois, avec 2 n, ne l’ai jamais vu écrit, mais ça semble plus logique qu’un seul), qui donc était réputée avoir mal au genou. L’histoire précise d’ailleurs qu’étant aveugle, elle montait se coucher guidée par ma tante alors gamine, en disant cela à chaque marche de l’escalier ; ce à quoi ma tante répondait « Monte donc grand-mère, moi je dirai Aïe mon jh’noilh ». Ma propre grand-mère a dû me raconter cette histoire 200 fois au moins.

[2Vérification faite en rentrant à la maison c’est eux qui avaient raison...