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Aphanicé

19-07-2007

C’est un livre de Pierre Minvielle paru en 1977, que j’ai dû acheter vers 1981. « Grottes et canyons, les 100 plus belles courses et randonnées », chez Denoël. Il n’est plus au catalogue, mais c’est un livre à se procurer impérativement si on aime le monde souterrain.

Autant vous le dire, sur les 100 courses souterraines proposées par le livre, je n’en ai fait réellement que le début d’une seule, au gouffre de Réveillon dans le Lot. Je n’ai jamais sérieusement pratiqué la spéléo ailleurs que dans les bouquins : Tazieff, Casteret, Martel... Un peu comme mon voisin, un vieux loup de mer qui a navigué sur toutes les mers du monde et passé le Horn plusieurs fois avec Moitessier, Slocum ou Gerbault sans quitter sa bibliothèque (et on s’est croisés à plusieurs reprises, sur le pont de Joshua ou de Firecrest, même si on se rencontre plus souvent sur le trottoir, face aux eaux boueuses de la Charente, que devant le canal de Beagle).

Parmi les courses décrites par Minvielle, à la fin du bouquin, dans les plus difficiles, figure le gouffre d’Aphanicé en pays Basque. Aphanicé, dit Minvielle, est taillé sur mesure pour les amateurs d’exploits : pas de marche d’approche nécessaire, il s’ouvre au bord de la route. Et après plusieurs puits, une cheminée souterraine monstrueuse, la deuxième du monde, avec une verticale absolue de 328m. On débarque, on descend dans le gouffre, on dégringole la fameuse cheminée, on remonte et on repart. En quelques heures la cause est entendue et vaut la notoriété : Aphanicé, un gouffre pour palmarès.

Aussi, je rêvais depuis très longtemps de voir ce fameux gouffre. Pas pour y descendre, car j’ai un peu passé l’âge des galipettes sur corde (quoique... si on me le proposait...) mais surtout pour le mythe et la description du paysage alentour qu’en faisait le bouquin, et que je sais presque par coeur depuis plus de vingt ans.

J’adore les Pyrénées, mais on n’y va pas souvent pour des raisons assez complexes. Enfin, hier on s’y trouvait, et j’ai pris les rênes du gouvernement pour conduire la troupe au col d’Aphanicé. Sans dire au départ qu’il y avait là un gouffre, parce que ladite petite troupe connait bien mes marottes, et généralement ne partage pas follement mon enthousiasme pour les trous fussent-ils aussi mythiques qu’Aphanicé. Donc, j’ai évoqué la forêt des Arbailles, et puis un paysage remarquable au col d’Aphanicé... et on passerait, comme par hasard, à côté du gouffre.

On a fait une chouette balade sur les crêtes, parmi vaches, ânes et brebis en liberté. Le pique-nique était bon (rillettes de canard, pain, saucisson et fromages basques), le paysage effectivement remarquable, donc pour une fois personne n’a rouspété et j’ai pu rêvasser un bon moment devant le trou.

Effectivement en surface le gouffre d’Aphanicé ne paye pas de mine : une doline comme des milliers d’autres dans le coin, entourée de barbelés pour éviter aux brebis d’y tomber, au fond de laquelle on devine comme un gros terrier de renard. C’est sous terre que le gouffre est exceptionnel.

N’empêche... Si le gouffre lui donne sa notoriété le col d’Aphanicé est en lui-même un lieu magique. Un petit temps frisquet en plein juillet. La brume sur le pic de Behorléguy. Les sonnailles, les graves des vaches, les plus aigues des brebis. Sinon personne : c’est peu connu, pas facilement accessible (on s’est perdus plusieurs fois dans la vallée, malgré la carte et l’aide amusée des gens du coin). Et finalement, aussi, peu spectaculaire. Aphanicé, un paysage tintinnabulant qui vous enveloppe « dans une brume doucement sonore » dirait Debussy.

Voilà. Ma description d’Aphanicé ne vaut sans doute pas celle de Pierre Minvielle, qui préconisait d’arriver au bord du gouffre le soir, et « d’errer parmi ces pâturages maigres, criblés de dolines, sur lesquels veille l’échine blanche du pic de Behorléguy [...] Ceux qui auront pris ce temps là auront aperçu le visage de la paix. »

Nous avons pris ce temps, et je crois, aperçu ce visage. .